Paul Claudel, Cent phrases pour éventails

Préface à CENT PHRASES POUR ÉVENTAILS de Paul Claudel

C’est le recueil de ces poèmes aujourd’hui pour la première fois après seize ans prêts à s’envoler sous notre ciel de France, que jadis au Japon, à la recherche de leur ombre, j’ai essayé effrontément de mêler à l’essaim rituel des haï kaï. Qui m’aurait permis — ce n’est pas ce pinceau déjà vibrant au plus délié de mes phalanges, ce n’est pas ce papier offert, aussi craquant que la soie, aussi tendu que la corde sous l’archet, aussi moelleux que le brouillard — de résister à la tentation là-bas partout ambiante de la calligraphie ? Ne suis-je pas, moi aussi, un spécialiste de la lettre ? Et la lettre occidentale, telle qu’au fil de notre pensée elle s’intègre en mots et en lettres, n’est-elle pas dans le geste qui la lie à ses voisines quelque chose d’aussi animé et péremptoire que le sigle chinois ? Le caractère s’imprime d’un seul coup sur l’idée et la propose, affichée, immobilisée à la correspondance de la constellation graphique qu’il évoque autour de lui. Mais la lettre dans son analyse et report sur la ligne horizontale du concept imaginaire est à la fois figure et mouvement, une espèce d’engin sémantique. O, suivant sa jonction avec les autres traits alphabétiques, peut être le soleil, la lune, une roue, une poulie, une bouche ouverte, un lac, un trou, une île, un zéro, — la fonction de tout cela. I peut être un dard, l’index tendu, un arbre, une colonne, l’affirmation de la personne et de l’unité. M est la mer, la montagne, la main, la mesure, l’âme, l’identité. Et si de toutes ces bouches et barres ajoutées nous formons un mot, quel idéogramme plus parfait quecœur, œil, sœur, même, soi, rêve, pied, toit, etc. ? Le mot chez nous (qui signifie : acquis par le mouvement) est un ensemble obtenu par une succession. Il vibre encore, il émane encore dans cet arrêt du blanc qui le limite l’allure de la main qui l’a tracé. On assiste à l’élan qui a noué les anneaux de cette chaîne. On va dans une direction qui est de gauche à droite, et la main, une ligne sous l’autre ligne, reprend inlassablement le même trajet. Le poëte va dans la direction de son lecteur, puis revenant vers lui-même, comme la plume à l’encrier, il recommence le parcours.
Seulement le papier est lisse, les lettres, penchées toutes en avant, créent une espèce de pente qui entraîne, et le poète bientôt, s’il ne surveille pas sa monture, qui est cette plume effrénée entre ses doigts, ne s’occupe plus que du but et non pas des vestiges que laisse derrière lui sa course.
Mais qu’à la plume il ait substitué le pinceau, tout change ! À l’attelage incliné des trois doigts et du style se substitue une attention verticale. À la vocalise continue une analyse lettre à lettre. Le mot, lentement dessiné et perpendiculaire à l’œil, dégage le sens total des diverses efficiences qu’il coagule (et dans ce mot même que je viens d’écrire, est-ce que l’encre ne fait pas briller aux yeux du lecteur une triple goutte ?). Le poète n’est plus seulement l’auteur, mais comme le peintre, le spectateur et le critique de son œuvre, au fur et à mesure qu’il se voit lui-même en train de la réaliser. Sa création se fait sous ses yeux au ralenti. Il a le temps. Dès lors, pourquoi la contrainte extérieure et mécanique du papier et de la prosodie ? Laissons à chaque mot, qu’il soit fait d’un seul ou de plusieurs vocables, à chaque proposition verbale, l’espace — le temps — nécessaire à sa pleine sonorité, à sa dilatation dans le blanc. Que chaque groupe ou individu graphique prenne librement sur l’aire attribuée l’habile position qui lui convient par rapport aux autres groupes. Substituons à la ligne uniforme un libre ébat au sein de la deuxième dimension ! Et puisque c’est la pensée seule par une espèce de choc en retour qui solidifie les successifs éléments du mot, pourquoi ne pas retarder quand il le faut par un espacement calculé la résolution du noir caillot intellectuel et prolonger l’insistance de l’appel qu’il articule ?
Le poème lui-même s’inscrit sur deux colonnes parallèles, la marge étant réservée à ce qu’on peut appeler titre ou racine ou exclamation.

Brangues, 25 juin 1941*

* Bien entendu je fais appel à l’indulgence du lecteur pour un calque typographique forcément imparfait. 1952.

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